3 romans de SF à portée politique qui interrogent la société d’aujourd’hui

Bonjour à tous,

La science-fiction a cela de passionnant que tout en nous emportant très loin de notre quotidien, de notre vie et parfois même de notre planète et de notre époque, elle a souvent cette capacité incroyable à nous ramener à notre société actuelle et à nous interroger  sur son organisation et ses dérives. Ainsi en mêlant fiction spéculative et évolution technologique, de nombreux écrivains, sous couvert d’une intrigue, ont élevé soit des critiques de la société au moment de l’écriture de l’oeuvre, soit des signaux d’alarme sur les évolutions possibles (et désastreuses) de la société. Et malheureusement l’actualité donne parfois raison à des auteurs ayant prédit cela il y a des décennies ; des auteurs que nous n’avons pas su écouter…

De nombreux romans de Science-fiction offrent de telles analyses mais je voulais mettre en avant 3 romans qui m’ont particulièrement marquée.

1/ Wang de Pierre Bordage, publié en 1999

  En l’an 2212, le monde est divisé en deux par le REM : une immense barrière électromagnétique. D’un côté, on trouve les pays occidentaux, à l’origine de la séparation et de l’autre, le reste du monde. À l’Est, les croisades successives, religieuses ou idéologiques, contre la science ont fait retomber ces pays dans un quasi Moyen Âge. C’est le règne de la terreur orchestrée par la pègre. À l’Ouest, la science a poursuivi son évolution : fermes d’organes et contrôle climatique sont des réalités. C’est aujourd’hui un vrai dogme d’État. Les religions sont interdites. Les contacts physiques sont considérés comme rétrogrades. L’amour est désormais virtuel. La soupape de sécurité de cette société ultra (f)rigide : les JU. Une compétition internationale sous forme de guerre uchronique. Les pions humains de ces jeux sont sélectionnés parmi les milliers de réfugiés qui quittent l’Est en quête d’une vie meilleure.

Sans doute le roman qui m’a fait dire à chaque page « oh mon dieu, mais c’est en train d’arriver ! ». Pour ne donner que quelques exemples d’éléments d’anticipation, sachez que ce roman décrit des masses de migrants qui se pressent aux portes de l’occident pour fuir la misère et la guerre ; mais qui deviennent finalement des esclaves d’une civilisation décadente dont les citoyens, entourés d’une technologie qui les rend oisifs, ne retrouvent du piquant dans leur vie que  dans des jeux télévisés cruels et violents  … ça vous rappelle quelque chose ?

Extrêmement riche, réaliste et critique, ce roman est un florilège de réflexions sur le monde d’aujourd’hui, mis en exergue par le héros Wang, archétype de la résilience, dont le combat pour la survie contraste fortement avec  la civilisation quasi-morte et figée qu’est devenu l’occident.

La plume est tour à tour acerbe et poétique, affûtée et lascive. On retient son souffle, on fait des parallèles, on craint de devenir cette société si triste. Ce roman visionnaire publié en 1999 est une lecture qui ne laisse pas indifférent.

2/ Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, publié en 1953

Montag est un pompier du futur d’un genre particulier : il brûle les livres. Jusqu’au jour où il se met à en lire, refuse le bonheur obligatoire et rêve d’un monde perdu où la littérature et l’imaginaire ne seraient pas bannis. Devenant du coup un dangereux criminel…

Profondément ancré dans le contexte politique des années 50, le roman de Ray Bradbury dénonce le totalitarisme, le risque de la pensée unique et une déshumanisation de la société où les hommes ne communiquent plus. La réalité de Fahrenheit 451 fait froid dans le dos surtout quand on la retrouve dans notre quotidien : des êtres humains se gavant de loisirs égoïstes, absorbant des programmes télévisés insipides qui monopolisent leur attention pour les détourner de toute réflexion, cherchant à se distraire par tous les moyens et le brandissant comme un droit inaliénable, ressentant une réelle souffrance physique quand on leur demande de lire un livre ou de réfléchir à un sujet profond, se noyant dans l’illusion d’être connecté au monde alors qu’ils ne parlent jamais vraiment avec quelqu’un et que l’amitié se vide de son sens…

Si on peut lire ce roman en s’inquiétant de la façon dont un gouvernement totalitaire façonne une pensée unique en interdisant les livres parce qu’ils font réfléchir, qu’ils apportent des questionnements et font ressortir des idées contradictoires, il faut aussi s’en détacher pour voir comment les êtres humains se sont bien accommodés de cet état de fait. Car oui, il serait trop facile de juste accuser un gouvernement d’être à la base de cette dystopie, et donc de rester confortablement éloigné du débat en se disant qu’on n’aurait jamais été du côté des méchants. Mais, et c’est la force du roman de Ray Bradbury, tous sont coupables de cette situation. Le héros lui-même est un pompier, agent du système, qui prend conscience de l’absence de sens de sa vie et qui finalement se met à défendre ce qu’il était censé détruire. Le personnage secondaire de Fabert, un intellectuel qui aide notre héros, nous montre aussi que les personnes instruites ont une responsabilité pour éviter une telle déliquescence de la société quand il dit « J’ai vu où on allait, il y a longtemps de ça. Je n’ai rien dit. Je suis un de ces innocents qui auraient pu élever la voix quand personne ne voulait écouter les « coupables ». »

C’est sans doute cela qui m’a le plus interpellée dans ce roman : le héros veut communiquer, parler des livres, réveiller les consciences. Mais cela n’intéresse personne. Une phrase de Jacques Chambon dans sa préface de l’édition de 2000 explique bien ce malaise :  « Il y a plus d’une façon de brûler un livre, l’une d’elle, peut-être la plus radicale, étant de rendre les gens incapables de lire par atrophie de tout intérêt pour la chose littéraire, paresse mentale ou simple désinformation. »

Aujourd’hui cela raisonne d’une façon glaçante quand on constate la course effrénée aux loisirs rapides, consommés à la va-vite, quand on mesure l’avalanche de contenus grand public formatés pour répondre aux désirs et fantasmes du moment, sans risquer de déranger, de faire réfléchir, de faire grandir l’âme. Ce fleuve d’information, de contenus, de livres et de films sans danger, porté par une machine marketing écrasante, réduit à l’état de mince filet d’eau les œuvres plus subversives, controversées, qui demandent un effort intellectuel et qui se frayent difficilement un chemin vers le lecteur.

On ressort de ce roman en se demandant la part de responsabilité qu’on endosse dès qu’on préfère allumer la télévision plutôt que lire un livre ou discuter avec son voisin …

Une série HBO est prévue au printemps 2018. Mais lisez le roman avant !

3/ La Zone du dehors de Alain Damasio, publié en 1999

2084. Orwell est loin désormais. Le totalitarisme a pris les traits bonhommes de la social-démocratie. Laquelle ? La nôtre. Souriez, vous êtes gérés ! Le citoyen ne s’opprime plus : il se fabrique. À la pâte à norme, au confort, au consensus. Copie qu’on forme, tout simplement. Au cœur de cette glu, un mouvement, une force de frappe, des fous : la Volte. Le Dehors est leur pays, subvertir leur seule arme. Emmenés par Captp, philosophe et stratège, le peintre Kamio et le fulgurant Slift que rien ne bloque ni ne borne, ils iront au bout de leur volution – et même au-delà, jusqu’à construire cette vie de partage, rouge, que personne ne pourra plus leur délaver.

Le résumé officiel étant un peu obscur, laissez-moi ajouter ma version : Sur un satellite de Saturne le monde parfait existe, il s’agit de Cerclon, société hyper organisée où tout citoyen a sa place, se surveille l’un l’autre, et est évalué chaque année lors d’un classement géant où le rang devient le nouveau nom. Mais des forces anarchiques entendent libérer l’homme de ces nouvelles chaines invisibles.

Roman politique et philosophique dès le départ, La Zone du dehors regorge d’analyses et de comparaisons avec la société d’aujourd’hui. Avec cette lecture, c’était la première fois que les arguments anarchiques devenaient pleins de sens à mes yeux ; non pas que l’idée d’une telle organisation me plait mais parce que l’auteur montre comment tout système politique broie les hommes et les aliène. Dans ce roman, il s’attaque à celui qui semble pourtant le plus innocent, la Démocratie, et montre comment, portée à son paroxysme et soutenue par une technologie de surveillance, telle que nous l’avons aujourd’hui, la Démocratie est finalement le pire système car il ramollie les consciences, endort nos révoltes et éteint les velléités d’action en nous faisant croire que nous sommes au pouvoir. Cette société est celle « de codes souples et de normes poisseuses, qui désamorcent, rognent la rage, adoucissent, assouplissent, régulent et strangulent. »

L’auteur nous pose alors la question : contre qui se rebeller, quand tout citoyen est complice du système ? La sécurité et le confort ne justifient-ils pas des sacrifices de nos libertés et de notre vie privée ? Si la Démocratie est mal, quelle alternative proposer ?

Les anarchistes de la Volte entendent réveiller les consciences en commençant par montrer comment de petites choses anodines nous régulent et nous formatent : les médias qui « conforment plus qu’ils  n’informent », les publicités qui nous dictent comment être, que désirer et que manger, les technologies permettant un voyeurisme malsain où chacun contrôle son voisin (hello les réseaux sociaux). D’autres réflexions résonnent aujourd’hui : la frontière ténue entre résistance et terrorisme, la morale face à la liberté, la culpabilité dans le laissez-faire.

Je vous laisse avec cette phrase de l’auteur : « Déchirez la gangue qui scande « vous êtes ceci », « vous êtes cela », « vous êtes… ». Ne soyez rien : devenez sans cesse. L’intériorité est un piège. L’individu ? Une camisole. Soyez toujours pour vous-même votre dehors, le dehors de toute chose. »

Un roman très riche, au suspens haletant, même si certains monologues philosophico-politiques pourraient déplaire à certains.

 

Mention spéciale : je voudrais faire deux mentions spéciales. La première pour 1984 de George Orwell qu’on ne présente plus et que donc je ne présente pas mais que je cite car c’est le summum du livre à portée politique universelle. La deuxième pour La Servante Écarlate de Margaret Atwood dont j’ai fait une chronique plus détaillée ici et qui est un roman uchronique traitant la place de la femme dans la société.

J’espère que cet article vous aura plu. Si vous connaissez d’autres romans politiques qui vous ont touché, n’hésitez pas à les partager en commentaire ! Et surtout, likez ma page Facebook ou inscrivez-vous au blog pour recevoir les notifications des prochains articles !

 

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