Résumé de la conférence de Michel Serres : « Les nouvelles technologies : révolution culturelle et cognitive »

Aujourd’hui j’ai regardé une conférence du philosophe Michel Serres, qu’il avait donné en 2007 pour les 40 ans de L’INRIA et qui avait pour titre : «  Les nouvelles technologies : révolution culturelle et cognitive ».

Je vous fais comme d’habitude un résumé court et un résumé long de cette conférence que j’ai trouvé passionnante grâce notamment à une réflexion claire comme du cristal et très structurée du philosophe (je vous conseille donc le résumé long pour suivre son exposé) et à une conclusion époustouflante.

La vidéo originale dure un peu plus d’1h et est disponible sur ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=ZCBB0QEmT5g

Résumé court :

Tout comme l’écriture puis l’imprimerie ont entraîné un bouleversement politique, juridique, religieux et culturel de la civilisation, les nouvelles technologies, en modifiant le couplage support/message, entraînent une transformation profonde de nos sociétés et modifient la conception de notre espace en nous propulsant dans un espace sans distance ou repères physiques. Le droit d’un espace ne pouvant s’appliquer à un autre, c’est de l’intérieur que devra émerger un nouveau droit et une nouvelle organisation de la société. Avec les nouvelles technologies l’homme a externalisé les trois fonctions cognitives (mémoire, imagination, raison) en créant les ordinateurs qui s’en chargent à sa place. Il ne lui reste maintenant plus que l’intelligence, ce qui est une idée très enthousiasmante pour le développement humain.

Résumé long :

Pour le philosophe, les révolutions apparaissent quand il y a une modification du couplage support/message et dans cette perspective là les nouvelles technologies sont bien à l’origine d’un basculement de civilisation.

Michel Serres dans sa conférence analyse cette révolution sous trois aspects : dans le temps, dans l’espace, puis selon ce que cela signifie pour nous.

DANS LE TEMPS

Au début des civilisations, le support du message était le corps humain (le corps, la mémoire, la voix, le cerveau.) et la transmission des informations était orale. Or une révolution considérable a eu lieu autour de 1000 ans avant Jésus Christ avec l’invention de l’écriture (en signalétique d’abord puis abstraite avec un alphabet). Les villes sont apparues grâce à un droit stable et écrit, ce qui a favorisé l’invention de l’Etat. La monnaie également est une invention découlant de l’écriture car on écrit sur un support de bronze ou de cuivre un symbole de sa valeur, elle remplace le troc et facilite le commerce. La géométrie est fille de l’écriture. Émergence du monothéisme également avec des prophètes-écrivains, qui amènent l’avènement des religions du Livre (tout est dans le titre). La pédagogie se développe grâce à l’écriture car chaque enseignant a à sa disposition les contenus divers qu’il peut transmettre. Notre civilisation est donc la fille directe, politiquement, juridiquement, commercialement, pédagogiquement de l’écriture.

Deux millénaires plus tard cette révolution sur un large spectre est répétée quand apparaît un autre couplage support/message : l’imprimerie. Dès que l’imprimerie est inventée vers le 15ème– 16ème siècle, l’impact est le même que la première révolution. Le commerce commence à changer complètement grâce à l’invention du chèque, de la banque, la rédaction du traité de comptabilité, du droit, donc de ce qu’on appellera le capitalisme et la mondialisation. On observe la naissance surtout de la science moderne expérimentale (qui n’est plus la science abstraite des grecs). Ensuite on assiste à une crise extraordinaire sur les religions avec la Réforme. Car Luther en faisant imprimer la Bible, la met dans toutes les mains et les hommes n’ont plus besoin de se référer à une autorité religieuse organisée, le clergé catholique. L’homme était libre lui-même et cette liberté est revenue vers des questions d’ordre politique pour nous faire évoluer politiquement vers les débuts de la Démocratie. Donc avec cette deuxième révolution du couplage support/message, nous avons une transformation complète de la culture et de la civilisation.

Conclusion de cette partie : il faut reconnaître que nous vivons une période comparable à ce qu’a vécu le Moyen-Orient au 1er millénaire avant Jésus Christ ou que la Renaissance a connu au 15ème-16ème siècle, car  nous sommes aujourd’hui les contemporains d’une révolution du couplage support/message. Nous devons donc nous attendre à retrouver autour de nous le même type de révolution. A savoir la mondialisation, la transformation de la monnaie et du commerce, des crises concernant la science, des révolutions concernant la pédagogie, des crises des religions. Nous n’avons pas conscience de la nouveauté extraordinaire des temps dans lesquels nous vivons !

C’est dur à accepter car nous avons appris à l’école que les grandes évolutions humaines concernaient « le dur ». On parlait de révolution économique et industrielle, autour des modes de production. Mais si on fait la comparaison des conséquences des révolutions découlant du couplage support/message et des révolutions concernant « le dur », on voit que la différence est écrasante. C’est lorsque interviennent des révolutions concernant l’information que les civilisations basculent.

DANS L’ESPACE

Pour comprendre la notion d’espace, le philosophe Michel Serres nous fait analyser le terme « Adresse ». Si vous demandez une adresse, on vous communique un espace euclidien/cartésien fait de longitudes et latitudes, se référant à des points de référence connus. C’est un espace de réseaux : de coordonnées, de voies maritimes, routières, aériennes.

Or l’adresse comme décrit plus haut n’est plus le lieu aujourd’hui où on stocke, on traite, on reçoit et on émet de l’information. Pour cela on est à une autre adresse, une adresse électronique et un numéro pour mon téléphone portatif. Or ces adresses ne concernent plus l’espace en question. Les nouvelles technologies n’ont pas réduit les distances : elles nous ont transportés d’un espace euclidien/cartésien à un nouvel espace, un espace sans repères, sans typologie, un espace sans distance.

Dans le mot adresse, il y a le préfixe ad- puis « directus » qui marque la direction et les distances. Mais ce directus est pour le droit. L’adresse est un endroit, un espace juridique où si vous n’avez pas payé vos impôts on pourra venir vous quérir. C’est un endroit géométrique d’abord, juridique par la suite, mais il y a aussi le rex de roi, et donc c’est un espace politique.

Or, si on change d’espace, on change de droit et de politique. Et on entre peut-être dans un espace de non-droit, comme la Toile aujourd’hui car il est impossible d’appliquer le droit d’une autre espace sur ce nouvel espace. Exemple de la forêt et de Robin des bois : au Moyen-âge la forêt était un espace de non-droit et s’y réfugiaient les hors-la-loi car la maréchaussée n’y allait pas. Or ces hors-la-loi avaient finalement obéi à un homme à robe verte et capuche ; c’est-à-dire Robin des bois. Robin des bois signifie : Robin = qui porte la robe de magistrat, des bois = de l’espace de non-droit. C’est le nouveau droit qui est venu de l’intérieur.

Conclusion de cette partie : changer d’espace a donc des implications culturelles qui touchent à la fois le juridique et le politique. Nous n’avions pas conscience qu’en changeant d’espace nous changions d’habitus, de manière de nous repérer dans cet espace et de vivre ensemble.

COMMENT LA TECHNOLOGIQUES MODIFIENT NOTRE RAPPORT AU MONDE, NOTRE COGNITION

Les professeurs de philosophie enseignent que la cognition humaine contient 3 facultés : mémoire, imagination, raison. Michel Serres nous invite à creuser comment les nouvelles technologies modifient ces 3 facultés en commençant par la mémoire.

Dans l’antiquité on se retrouvait pour entendre les conteurs oraux. Homère aurait été que celui qui a écrit les contes oraux d’Ulysse. Or l’écriture a entrainé la perte de la mémoire. De même l’invention de l’imprimerie a entraîné la disparation de la mémoire chez ses contemporains. Avant les historiens, par exemple, devaient savoir par cœur parce que les textes n’étaient disponibles qu’à 3 ou 4 exemplaires, à Rome, au Caire, à la Sorbonne ou à Oxford. Mais c’est devenu inutile avec l’imprimerie. Montaigne disait même « je préfère une tête bien faite à une tête bien pleine. ». Aujourd’hui il est évident qu’avec encore plus de sources disponibles, nous n’avons plus de mémoire.

On a perdu la mémoire. Mais qu’est ce qu’on a gagné ? Réponse : un outil universel.

Le philosophe fait alors une comparaison avec la main : avant nous étions quadrupèdes puis nous sommes devenus bipèdes. Les bras et les mains ont donc perdu la fonction de portage. Mais on a inventé la main qui peut faire beaucoup de choses différentes. On a perdu quelque chose de formaté mais on a gagné quelque chose de non défini, d’inventif, d’humain. Idem avec la bouche qui a perdu sa fonction de préhension mais qui a gagné une fonction universelle : la parole.

Donc parce que nous avons perdu des fonctions données, nous avons gagné des outils. En perdant la mémoire, nous avons été libérés de l’écrasante obligation de se souvenir, alors les neurones étaient libres de faire des activités nouvelles : de nouvelles sciences (basée sur l’observation), une nouvelle organisation sociale, de l’art, etc.

L’homme est donc une bête dont le corps « perd » car chaque fois que nous inventons un outil nous externalisons une fonction (exemple : le marteau remplace l’avant-bras et le poing ; la roue est une externalisons des angles de rotation des hanches, des genoux et du pied). Donc la mémoire « perdue » est gagnée puisqu’elle est devant nous. Car la mémoire n’est pas une faculté cognitive donnée et permanente mais elle dépend de l’histoire du support.

Or tout comme le support écrit puis le support imprimé ont changé la civilisation, les supports offerts par les nouvelles technologies changeront aussi non seulement les contenus culturels, scientifiques, religieux, mais notre manière de savoir et de connaître, donc notre capacité cognitive.

La démonstration ci-dessus pour la mémoire pourrait être faite sur les deux autres facultés cognitives humaines : la raison et l’imagination.

En conclusion, l’homme a perdu la tête. Nous avons perdu les 3 facultés de la cognition humaine (mémoire, imagination et fonctions rationnelles) que nous avons externalisées dans notre ordinateur ou notre smartphone.

Mais qu’est ce qu’il reste sur le cou ? Réponse de Michel Serres : « Les  nouvelles technologies nous ont condamnés à devenir intelligents ». Comme nous avons le savoir devant nous, l’imagination devant nous, la raison devant nous, comme nous sommes à distance du savoir et de la cognition, nous devons devenir inventifs et intelligents. C’est une nouvelle horrible pour les grognons mais enthousiasmante pour les nouvelles générations. Le travail intellectuel aujourd’hui est obligé d’être intelligent et non répétitif comme il l’a été dans le passé.

crédit photo: John Foley / Opale /Leemage

J’espère que ce résumé de conférence vous a plu et qu’il n’était pas trop long. Je n’ai pas retranscrit les questions/réponses qui ont suivi la conférence. Si vous voulez découvrir tout le propos de Michel Serres rendez-vous sur la video youtube https://www.youtube.com/watch?v=ZCBB0QEmT5g

Pour ma part, cette conférence est entrée en résonnance avec ce que j’ai essayé de décrire dans mon roman Noosphère, c’est-à-dire un changement du rapport à l’autre, du rapport à la technologie, à la politique, à la religion dû à l’émergence d’un nouveau support du savoir. Même dans mon roman je creuse plus le principe d’une intériorisation extrême de la connaissance universelle, par mon concept de la Noosphère dans lequel tout le monde peut tout savoir instantanément.

Pour découvrir mon roman c’est par par là http://amzn.to/2CZN3Tf .

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