Ma chronique de La Servante Écarlate de Margaret Atwood

Bonjour à tous,

J’ai lu récemment le roman La Servante Écarlate de Margaret Atwood, paru en 1985, et je vous livre ma chronique.

Attention quelques Spoilers de l’histoire.

La lecture du roman de Margaret Atwood, La Servante Écarlate, a été un véritable choc, d’autant plus fort que je pensais lire un livre très différent de celui que j’ai trouvé.

Tout d’abord, je me suis intéressée à ce roman car j’avais vu qu’il était adapté en série par Hulu. Je pensais donc que j’allais tomber sur quelque chose de très scénarisé avec des intrigues, retournements de situation et cliffhangers. Ensuite je savais qu’il s’agissait d’une dystopie et je pensais naïvement que j’allais pouvoir suivre un personnage principal dans sa réalisation, dénonciation et finalement rébellion face à un régime totalitaire. Enfin j’ai commencé ma lecture en plaçant de fait cet état totalitaire dans un lointain futur de notre civilisation, me distanciant ainsi confortablement pour m’indigner de loin en pensant « il faudrait plusieurs décennies pour arriver à cela ».

Or toutes ces idées étaient fausses. La Servante Écarlate ce n’est pas ça. C’est bien moins et bien plus à la fois.

La fragilité des droits acquis

Le récit de la Servante, à qui on a donné le nom « Defred » (car pour vous objectifier ils vous enlèvent votre nom et vous donne celui de l’homme à qui vous appartenez) est assez décousu. Elle partage son quotidien de Servante dans la très récente République de Gilead établie dans la région de la Nouvelle-Angleterre, où, étant certifiée fertile puisqu’elle a déjà eu une fille, elle est au service d’une famille aisée et doit avoir des relations sexuelles avec le Commandant pour leur donner un enfant (moments où l’Epouse est présente d’ailleurs).

Au fur et à mesure de la lecture on arrive à retracer les étapes qui ont amenées à cette situation et on réalise que ça a été progressif, mais rapide (8 ans à peine). Sous couvert de religion, on a  vu d’abord le rejet de l’homosexualité, puis l’interdiction aux femmes de travailler et d’avoir un compte en banque, puis l’annulation des remariages de divorcés, ainsi que l’émergence de nombreux tabous (les hommes ne peuvent pas être stériles, seules les femmes sont incompétentes), l’interdiction pour les femmes d’écrire et de lire, la confiscation de leurs enfants, etc. Au final dans cette république, exécution sommaire, déportation des femmes âgées ou stériles vers des goulags radioactifs, délation, sévices, contrôles des pensées et propagande sont le quotidien de ces citoyens. Cette évolution en quelques années seulement m’a fait froid dans le dos et j’avoue avoir eu des nausées en lisant tout cela. Si le fanatisme religieux est assez puissant pour entraver les droits des femmes (on le voit dans plusieurs pays chaque jour) je trouvais osé le parti pris de l’auteur de montrer que cela était possible dans un pays ressemblant aux Etats-Unis des années 80. Au final, la narratrice évoque à demi-mot une mince explication : une baisse drastique de la fertilité avec de nombreuses fausses couches et malformations des nouveau-nés du fait des produits chimiques ingérés par les humains ainsi qu’un climat de peur dû à des attaques terroristes fréquentes, qui facilitent l’abandon des libertés individuels en échange de la sécurité donnée par un état militaire aux principes religieux clairs.

Bizarrement, ces explications m’ont énormément rassurée au premier abord. « Ahhhh d’accord, il leur est arrivé un événement qui a justifié tout ça, qui a entraîné leur civilisation dans cette voie. Mais ce n’est pas notre cas ! » Mais le répit a été de courte durée et je me suis rappelée les mots de Simone de Beauvoir « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

Notre capacité d’indignation

Deux choses m’ont particulièrement interpellée dans le roman. Tout d’abord l’hypocrisie du système. Les dirigeants ne sont eux-mêmes pas vraiment croyants. La preuve, les bordels qui existent car « bah c’est la nature de l’homme ». Ceux qui contribuent à la séquestration des Servantes et à l’imposition des relations sexuelles les jugent en les traitant de dépravées. Beaucoup admettent à mi-mot que les Commandants sont probablement stériles même si le dire est un blasphème.

La deuxième chose est l’absence totale dans le roman du monde extérieur. On sait que certaines femmes s’enfuient vers le Canada, mais sans que ce pays ne fasse beaucoup plus. On voit même des touristes japonais qui viennent voir ses femmes esclaves et qui se satisfont d’un petit « oui oui nous sommes heureuses » pour fermer les yeux.

Et cela nous interroge. Ne faisons-nous pas la même chose aujourd’hui pour les pays dans lesquels les droits (des femmes et des hommes) sont bafoués ? Ne fermons-nous pas les yeux sur leur quotidien et nous disant que c’est leur culture, leur religion, leur loi ? L’auteur du roman, Margaret Atwood, a dit à propos du livre : « je n’inclurais rien que l’humanité n’ait pas déjà fait ailleurs ou à une autre époque ». Si nous nous indignons pour un roman de fiction spéculative, où est notre indignation pour les faits réels de notre monde ?

En France même, au milieu d’une crise, les droits acquis de longue lutte se révèlent bien fragiles. Je me souviendrai toujours de cette proposition fort sérieuse, en pleine crise du chômage dans notre pays il y a 6 ans environ, qui disaient que si les femmes arrêtaient de travailler pour rester à la maison, les hommes chômeurs pourraient prendre leur emploi et donc les chiffres du chômage baisseraient. J’ai aussi fait le lien avec l’hypocrisie omniprésente dont j’ai été témoin quand je travaillais auprès des femmes en situation de prostitution à Paris. Des hommes mariés avec le macaron « bébé à bord » à l’arrière de leur voiture allaient au bois voir des adolescentes nigérianes de 13 ans esclaves des réseaux et se justifiaient sur des sites de clients en disant « oui mais bon j’ai des besoins, j’ai des envies, et puis pourquoi ne s’enfuient-elles pas si elles sont esclaves ? Elles m’ont dit qu’elles étaient heureuses d’être là». Puis ils retournaient à leur petite vie et jugeaient les femmes aux « mœurs légères ».

Un témoignage individuel

Cependant, attention ! En parallèle de toutes les analyses socio-politiques qu’on peut faire de La Servante Écarlate (vous en trouverez de nombreuses dans la presse et sur internet), ce livre est aussi un témoignage individuel d’acceptation, de résilience et de résistance. C’est ce qui est le plus étonnant d’ailleurs. L’héroïne, Defred puisqu’on ne connaît jamais son nom, nous parle d’elle, de la façon dont elle fait face à cette objectification, à cette désincarnation de sa personne qu’on transforme en poupée sans passé, sans famille et sans volonté. Et ce récit m’a bouleversée. Dans sa chambre, dans les longues heures de solitude, Defred tente de ne pas devenir folle, de retrouver dans sa vie ultra surveillée des moments de liberté, voire de défis. Elle s’accroche à ses souvenirs, à l’image de sa fille et de son mari, qui disparaissent peu à peu. On voit comment l’individu est brisé par la mise en place d’un système bien plus puissant que lui car il détruit toute solidarité entre personnes, tout lien affectif pour ne faire ressortir que les fonctions et les utilités (qui s’épuisent parfois), car il retire l’individualité de la personne qui ne peut plus prétendre à des droits puisqu’elle n’est pas un être humain ; un système qui s’appuie sur des références religieuses mais qui sont désincarnés de toute Foi pour n’être que des justifications inattaquables car au-delà de la raison, mais donc le but est de donner toujours plus de pouvoirs et d’emprises à quelques uns. La lutte intérieure de la Servante pour faire sens d’une situation absurde, intolérable et invivable est belle et courageuse. La possibilité du suicide ou d’une autre action éclatante flotte toujours dans l’air. Mais souvent Defred ne fait rien. Elle sait qu’elle doit survivre pour voir ce monde passer, pour peut-être avoir accès à autre chose, pour rester en vie malgré tout.

Un récit poignant, une plume poétique et délicate, un témoignage qui fait réfléchir. A lire absolument !

Et vous qu’en avez-vous pensé ? Il y a 1000 interprétations à faire et 1000 éléments à souligner dans ce roman… n’hésitez pas à partager votre opinion en commentaire !

5 réflexions sur “Ma chronique de La Servante Écarlate de Margaret Atwood

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