Peut-on apprendre à écrire un roman ?

Je me souviens de deux cours d’écriture : le premier en 5ème, notre professeur nous avait appris la structure d’une histoire situation initiale/élément perturbateur/récit/élément de solution/situation finale. Ensuite en Ecole de Commerce (et oui, si longtemps après) j’ai suivi un cours d’écriture créative … en anglais.

Rien entre temps.

Alors quand un ami américain rencontré au Sri Lanka est devenu prof de Creative Writing dans une université j’ai trouvé ça étrange même si ces cours existent depuis un siècle aux Etats-Unis. Un cours pour apprendre à écrire ? Pas pour apprendre la grammaire ou l’orthographe mais pour apprendre à raconter, à toucher les gens, à transposer ses penser, à captiver le lecteur, à rendre vivant des lieux et des personnages ?

J’imaginais mal Balzac, Jane Austen, Zola, Molière, Victor Hugo, Sophocle dans ces cours. Je les imaginais juste seuls, à une table, à écrire. C’est tout.

Mais quand j’ai voulu me lancer à mon tour, seule, devant ma table, avec mon stylo et ma feuille de papier, puis mon ordinateur et mon clavier, j’ai senti mes doigts se crisper en l’air. Comment organiser mon récit ? Comment l’écrire ? Comment captiver ?

J’ai pensé mille fois qu’il serait plus facile de m’ouvrir le crâne, de poser mon cerveau sur une photocopieuse et de voir sortir, bien rédigées, des pages issues directement de ce que j’avais en tête. Mais non je devais, dans la souffrance et le travail, faire sortir tout cela de mes doigts.

Alors j’ai repensé à ces cours de creative writing et je les ai cherchés sur internet. En français évidemment. Et là … vide intersidéral.

Enfin, non, je suis mauvaise langue, pas vide intersidéral mais pas grand-chose. Les sites américains sont très pro et les cours sont faits par des écrivains reconnus, de grands noms qui ont déjà plusieurs romans au compteur et qui sont eux-mêmes passés par ces cours ! Les blogs français sont tenus par des écrivains peu connus ou même qui n’ont jamais rien publié en maison d’édition.

Ces personnes bien qu’elles ne soient pas des écrivains à succès ont le mérite d’exister et de lever un tabou : la plume est un muscle, il se travaille, la technique s’apprend et donc se transmet.

Une des écrivaines dont je suis le blog et qui propose sa formation en modules payants (c’est de bonne guerre : il y a beaucoup de travail derrière) a essuyé beaucoup de critiques sur Facebook : on lui reprochait de berner les gens car « l’écriture ne s’apprend pas », « on a du talent ou on en a pas », « on est né comme ça », « c’est une honte de faire croire à des gens que n’importe qui peut écrire un roman ».

Pourtant quelle honte y a-t-il à ça ?

Si on voit la littérature, le récit littéraire, comme un art, alors pourquoi ne pourrait-on pas l’apprendre ? Les peintres, sculpteurs, danseurs, musiciens, compositeurs, comédiens apprennent leurs arts dans des écoles. Anciennes, prestigieuses, modernes, il y en a pour tous les goûts et toutes les bourses. Personne n’a jamais dit à un musicien qu’avoir appris le solfège à l’école de musique était de la triche, qu’il aurait du dès la naissance savoir lire une partition, jouer du violon, composer un opéra.

Mais en écriture, si.

Pour garder la comparaison avec la musique, le solfège s’apprend, comme la grammaire, la conjugaison et le vocabulaire. Ils constituent les outils qu’on utilise. Les œuvres des grands maîtres s’étudient aussi bien en musique qu’en littérature. Ensuite vient la création, l’utilisation des ces outils, pour exprimer quelque chose d’autre, de nouveau, faire passer des sentiments. Là encore on peut l’apprendre car on compose dans un cadre, avec certains instruments, certaines clefs, certains courants. Tout comme en littérature, où on choisit d’écrire en narration directe, à la troisième personne, en point de vue profond, sous forme de nouvelles, de théâtre, etc.

Cet apprentissage est fondamental. D’autant plus qu’on ne sait plus écrire aujourd’hui. Avez-vous personnellement écrit un dialogue avec des rebondissements ces dernières années ? Sûrement pas. Une description de lieu ? peu de chance. Alors ces cours d’écriture sont aussi nécessaires pour redonner aux aspirants écrivains ce que nos aïeuls savaient peut-être faire plus naturellement que nous.

Mais revenons à la création. Car évidemment si je défends ces cours d’écriture qui donnent les outils pour façonner une intrigue, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il faut ensuite autre chose pour aller plus loin.

Oui tout le monde peut écrire un roman. Mais un bon roman ? On peut jouer d’un instrument parfaitement mais la différence avec les virtuoses sera l’émotion qu’ils réussiront à faire passer à l’audience. Pour l’écriture, ce sera également l’émotion mais aussi le message qu’ils veulent exprimer, l’immersion qu’ils offrent au lecteur dans l’histoire, dans un monde inventé, dans la tête des personnages. A quel point ils arrivent à faire en sorte que le lecteur devienne l’acteur du livre, en le faisant vivre à l’intérieur des lignes.

Donc oui, on apprend la technique et on la fait sienne mais pour ensuite l’oublier et construire sa plume afin de la mettre au service de sa propre voix.

La poésie, qui est le summum de la maîtrise technique de l’écriture, illustre bien cela. Un poème peut être parfait techniquement, riche et harmonieux, mais s’il n’entre pas en résonance avec son lecteur à un niveau bien au-delà de la technique, alors il reste une coquille vide. Une magnifique et parfaite coquille, mais une coquille sans âme. (Et je dis cela en me considérant IN-CA-PA-BLE d’écrire de la poésie).

Donc oui je défends les cours d’écriture, pour ce qu’ils apportent enfin, sans tabou ni jugement, pour la place de l’écrit et du récit qu’ils dépoussièrent des bancs de l’école et qui a tendance à se perdre, et parce qu’ils offrent aux gens qui les suivent une possibilité (ô combien salvatrice) de trouver leurs voix, d’exprimer ce qu’ils ont en eux et de le partager.

Mais il faut ensuite faire appel à autre chose que la technique. Une autre chose qu’on possède naturellement, ou qui naît progressivement, c’est une autre question.

Si vous souhaitez écrire un roman et sentez le besoin d’être guidé et accompagné je ne peux que vous encourager à aller vers ces cours. Même s’il faut reconnaître honnêtement que votre roman naîtra probablement dans les heures solitaires et incroyablement nombreuses que vous consacrerez à la création, loin de vos professeurs.

4 réflexions sur “Peut-on apprendre à écrire un roman ?

  1. On est encore réticent en France à concéder qu’écrire de la fiction réclame de la technique et que celle-ci s’apprend. Jusque chez les auteurs novices, on sent que le souffle de l’Inspiration combiné au Talent inné suffira. Or, tout s’apprend. Fut un temps (qui désormais s’éloigne dans les brumes de Jadis), on devait se plonger dans l’aventure littéraire sans bouée. La technique, on allait la rechercher en lisant les grands prédécesseurs. C’est toujours valable, lire beaucoup apprend beaucoup (à condition de ne pas lire n’importe quoi). Il faut aussi ne pas être impatient. Des années de pratique, d’exercices, d’améliorations, restent nécessaires pour espérer écrire un bon roman (qui n’aura pas l’air de sortir d’un moule).

    Comme trop souvent des manuels paraissent qui ne sont que des repompages de conseils dispensés gratuitement sur la toile, au lieu de nourrir leurs auteurs qui ont senti le bon filon, autant réclamer d’abord du Grand Gougleux de rechercher des sources utiles offertes par de bonnes âmes.
    Car sans aller jusqu’à s’offrir des cours ou des manuels (avec l’explosion de l’autoédition, l’offre est devenue vaste, on trouve du sérieux et du « écrire son roman en sept jours sans respirer et avoir du succès », il est devenu difficile de faire le tri), on peut déjà se tourner vers des sites tels que:
    – Jusqu’au dernier mot (http://www.derniermot.net/), qui a cessé ses publications depuis 2008 mais demeure accessible;
    – Espaces comprises (http://espacescomprises.com/);
    – SF Zone (http://www.sf.zone/) pour qui rêve de narrer les exploits des Zorglubs d’Aldébaran.
    Enfin, parmi les ouvrages essentiels, le « Comment écrire des histoires » d’Elisabeth Vonarburg (qui vise plutôt les ateliers d’écriture, mais sera d’un grand secours pour les solitaires) reste une référence.

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      1. Il vise en particulier les ateliers d’écriture, mais les navigateurs solitaires ne sont pas laissés de côté. De plus, il est plutôt copieux (et drôle). Bref, il ne m’a jamais déçu (et s’il y a un ouvrage qui rejoint difficilement sa place sur l’étagère, c’est bien celui-ci).

        En complément, je rajoute cet article devenu classique sinon incontournable:

        http://www.revue-solaris.com/pour-les-ecrivains/dossier-special-comment-ne-pas-ecrire-des-histoires/

        PS: tiens, je crois que je suis peut-être en retard sur mes lectures vonarburgiennes, faut que je vérifie s’il n’y a pas du neuf dans ses recueils de nouvelles…

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