1er chapitre de Noosphère

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Bonne lecture !

 

CHAPITRE UN

 

Hélène avait conduit sur ces routes cent fois, mille fois. Elles faisaient partie de son quotidien aussi sûrement que sa vieille Polo rouge ou la maison en pierre dans laquelle elle habitait depuis des années. Son fils à côté d’elle ne regardait même pas le paysage, gardant la tête baissée sur son jeu vidéo. Hélène conduisait automatiquement, sans vraiment réfléchir. Une légère migraine naissait à l’arrière de son crâne, une douleur lancinante, une pression sourde et vicieuse. Elle pensait en soupirant à ce qu’elle devait encore faire à la maison avant le dîner et elle ruminait également contre son fils Xavier qui s’était de nouveau battu à l’école. Elle avait détesté le regard du directeur sur elle, comme si elle était une mauvaise mère qui n’avait pas su élever un gentil garçon, contrairement aux autres. Elle pensa une seconde qu’il avait peut-être raison et s’en voulut immédiatement de cette réflexion. Hélène regarda rapidement son fils. Pour toutes les mères, les enfants sont à la fois une source de joies et de soucis. Ils apportent un grand bonheur tout en le menaçant également constamment.

Elle conduisait tellement machinalement dans un lieu si habituel et familier que, quand elle s’avança dans le carrefour et aperçut une camionnette utilitaire approcher à vive allure par la droite, elle la vit dans son esprit freiner et s’arrêter au feu rouge. C’était ainsi que ça s’était passé cinquante fois, trois cents fois. Ce feu sur ce trajet surprenait toujours les conducteurs : on ne l’attendait pas vraiment à cette intersection. Cent fois elle avait entendu le bruit soudain d’un freinage peu anticipé. Mille fois elle avait jeté un deuxième coup d’œil pour voir le véhicule à sa droite s’arrêter au niveau du marquage au sol. Mais pas cette fois.

Lorsqu’elle vit la camionnette s’engager à son tour dans le carrefour, elle trouva l’image tellement ridicule, tellement déplacée dans son paysage familier et monotone, qu’elle eut l’impression pendant une fraction de seconde qu’une image grossière apparaissait sur un tableau classique. L’avant de l’utilitaire percuta le flanc droit de sa voiture. Le choc fut si violent que la vision d’Hélène devint noire. Un bruit de métal froissé emplit ses oreilles et une douleur intense et complète envahit Hélène sans qu’elle ne puisse dire d’où elle venait exactement. Ses muscles contractés et la pression de la ceinture de sécurité n’empêchèrent pas son corps d’être propulsé vers la gauche. Sa tête se cogna contre la vitre. Quelque chose la bouscula à droite. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle n’eut que le temps de voir le tissu blanc de l’airbag avant qu’un deuxième choc, venant de l’arrière, ne propulsât le véhicule en avant sur plusieurs mètres, la faisant sauter de son siège, puis un troisième impact la secoua à nouveau. Une douleur à la cage thoracique lui coupa le souffle. Ses oreilles sifflèrent et sa nuque lui fit mal comme si elle allait se rompre.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux de nouveau, elle ne comprit pas ce qu’elle voyait. Du blanc, de la fumée, un klaxon, du bruit. De l’adrénaline pulsa à travers son corps et son esprit fut soudainement électrifié. Sa première pensée, si rapide et fugace, fut qu’il venait de lui arriver un accident et elle le ressentit comme une déchirure dans une toile : il y aurait toujours dans sa vie un avant et un après ce moment. Sa deuxième pensée fut pour son fils. Face à elle, sur le tableau de bord, près de ce qu’il restait du pare-brise, elle vit le jeu vidéo de Xavier. Elle regarda à sa droite et une sueur froide lui parcourut le dos quand elle s’aperçut qu’il n’était plus là. En fait, sa place n’était plus là. Elle ne savait pas trop ce qu’elle voyait. La portière de droite n’était plus que de la tôle froissée dans laquelle se confondait une autre d’une couleur différente. L’encadrement du pare-brise était sectionné, tordu et montrait des bords tranchants. Un deuxième véhicule avait dû les heurter par l’arrière, éjectant Xavier, puis un troisième par la droite avait écrasé une partie de l’habitacle. Une douleur fulgurante lui traversa l’épaule alors qu’elle essayait de détacher sa ceinture. Celle-ci se rompit dès qu’elle la frôla, sectionnée en son milieu par un morceau de métal. Hélène vit de nombreuses plaies et écorchures sur ses avant-bras. Son véhicule était penché vers la gauche et elle tomba plus qu’elle ne sortit de sa voiture, par la vitre de sa portière. La douleur de l’effort fit apparaître des éclairs jaunes dans sa vision et des formes flottaient devant elle. Le sifflement de ses oreilles empirait.

Des formes bougeaient très loin en haut de la rue mais elle fixait surtout une autre forme devant le véhicule. Un mur de coton se formait entre elle et le monde extérieur. Elle se sentait faible et tendue à la fois. Quand, dans un sursaut de conscience, elle comprit que c’était son fils qui était allongé plus loin, elle se releva d’un bond et tituba jusqu’à lui. Elle s’écroula à ses côtés. Son corps la faisait souffrir atrocement à plusieurs endroits mais, quand ses genoux heurtèrent le sol près de Xavier, c’est son crâne qui sembla s’ouvrir. Un éclair blanc déchira son esprit et une sensation glacée l’enveloppa. Le mal de tête poussait derrière ses yeux, plus fort que l’adrénaline qui pulsait dans ses veines. Elle repoussa la douleur et se pencha sur son fils. Il était inconscient, sur le dos, et son corps était couvert de sang. Tant de sang. Dans le coton dans lequel elle se débattait, elle ne sut pas d’où il venait. Elle ne savait pas quoi faire. Elle était comptable, pas médecin et elle regarda son fils continuer de saigner. Il n’y avait personne autour d’elle. Les autres conducteurs étaient-ils eux aussi blessés ? Des silhouettes au loin, tellement loin dans la rue, bougeaient et semblaient s’approcher mais elles mettraient trop de temps pour arriver. Et son fils saignait toujours. Hélène leva ses mains tremblantes au-dessus du corps étendu. Des larmes roulaient maintenant sur ses joues, brouillant sa vision. Un râle sortit de sa gorge, déchirant sa cage thoracique. Impuissante ! Elle était impuissante. Elle se pencha sur lui, frôlant son corps du bout des doigts. Elle devait savoir ! C’était son rôle ! Le rôle d’une mère. Prendre soin de son enfant. Savoir prendre soin de lui. La douleur dans son crâne poussait encore et encore, comme une bulle qui cherchait à remonter à la surface pour exploser. Son désespoir se mua en rage et elle se mit à hurler, hurler son nom. Sous ses doigts, le pantalon de Xavier était trempé de sang. Sans réfléchir, elle en releva un pan déchiré. Un jet de sang sortit soudainement puis s’arrêta. Une seconde plus tard, il recommença et continua de jaillir à chaque pulsation.

Hélène regarda le liquide visqueux tacher ses doigts et le jet chaud de sang rouge. Tant de sang. Régulièrement. Elle devait comprendre, se souvenir de ce qu’il fallait faire. Mais elle n’avait jamais appris. Pourtant il lui semblait qu’elle savait. Elle avait loin en elle le goût d’un souvenir. Elle fronça les sourcils en regardant la jambe de son fils. La plaie d’où giclait le sang était béante sur sa cuisse, probablement causée par le métal déchiré de l’habitacle et du pare-brise qu’il avait traversé ou bien à cause de sa chute. Elle eut l’impression de voir un morceau blanc en sortir. La bulle dans son crâne lui fit si subitement mal qu’elle laissa s’échapper un cri et mit sa tête entre ses mains. Un déchirement, un éclair blanc, une bulle incandescente qui explosa finalement à la surface de sa conscience.

Son esprit devint soudainement blanc et vide, et plein à la fois.

Fracture ouverte du fémur… plaie artérielle, plaie d’une artère entraînant un saignement abondant… en jet… pulsatif… rouge vif.

Hélène se redressa sous le choc. Elle était sûre qu’elle ne savait pas ça, qu’elle ne l’avait jamais appris. Pourtant c’était apparu clairement dans son esprit.

… hémorragie externe… détresse circulatoire… compresser la plaie pour arrêter le saignement en appuyant avec une compresse ou un tissu…

Elle ne questionna pas l’origine de ce qu’elle savait soudainement : c’est comme si les connaissances avaient toujours été là. Elle retira son gilet. La douleur à son épaule la fit presque s’évanouir. Elle essuya la sueur sur son front et s’approcha de la plaie devant elle. Elle réalisa rapidement que celle-ci était trop grande et qu’elle ne pouvait pas tout couvrir.

… arrêter le saignement d’une artère sans appuyer directement sur la plaie… faire une compression à distance. Les points de compression… artère axillaire, humérale, fémorale, poplitée et carotide.

Hélène fit courir ses doigts le long de la cuisse de son fils. Elle se redressa et appuya son poing, le bras tendu, contre l’aine au-dessus de la plaie. Malgré sa propre douleur, elle vit avec soulagement le saignement de l’artère diminuer après quelques derniers jets.

Elle regarda le reste de son corps. Il y avait d’autres plaies, mais moins profondes. Elle hésita une seconde à poser un garrot à la cuisse pour mieux examiner les autres blessures mais elle vit des lumières et des gens au loin. Les secours ne devraient plus tarder et ils sauraient mieux qu’elle… Elle fronça les sourcils. Sauraient-ils mieux qu’elle ? Son esprit toujours blanc semblait flotter. Toutes ces connaissances, tout ce savoir emplissant son esprit, la rassuraient. Où avait-elle appris tout ça ? Comment savait-elle tout ça ? Le sifflement à ses oreilles baissait un peu mais une douleur à sa cheville se réveillait. Sa respiration rapide brûlait son abdomen à chaque souffle. Elle sentait du sang couler de son bras. Un voile de brume dansait toujours devant ses yeux. Mais cela lui importait peu, tout en continuant à appuyer sur l’aine, elle s’émerveilla de ce qu’elle voyait dans son esprit.

… l’artère fémorale se poursuit dans la jambe avec l’artère poplitée… se sépare en artère tibiale antérieure et postérieure… il atteint finalement le calcanéum, os du talon… le tendon d’Achille… Achille fils de la nymphe Thétis… elle le plonge dans le Styx pour le rendre invincible… qui est rejoint par une rivière de flamme : le Phlégethon… Dante en parle dans sa Divine comédie…

Hélène se laissait bercer par toutes les connaissances qui affluaient. Son esprit bondissait de l’une à l’autre, émerveillé par les connexions et par tout ce qu’il y avait à savoir. La pression de son poing sur l’artère commença à diminuer. Mais elle était déjà loin. Tout ce savoir lui donnait une impression de clarté si limpide par rapport au monde d’où elle venait.

Dante Alighieri né à Florence… capitale de la Toscane… près de la mer Tyrrhénienne…

La migraine avait totalement disparu, remplacée par une douce euphorie. Son poing se souleva de l’aine de son fils et, dans la périphérie de sa vision, du sang se remit à couler. Elle n’intégra pas cette information. Elle était épatée par les histoires de l’Italie médiévale et des héros antiques. À la seconde où elle ôta complètement son poing, deux hommes en blancs arrivèrent à ses côtés et se penchèrent sur Xavier. Ils s’affairèrent autour de lui avec des compresses et des instruments. Une troisième personne, une femme, s’agenouilla à côté d’elle pour lui poser des questions.

Mais elle ne lui répondit pas. À la place, elle murmurait et murmurait tout ce qu’elle apprenait, tout ce qu’elle découvrait enfin des beautés et des mystères du monde, de la science, des arts, de l’histoire. Il n’y avait plus d’accident, de route, de véhicule qui aurait dû freiner. Il n’y avait plus qu’elle et la richesse intérieure qu’elle découvrait. Perdue dans des horizons sans fin, elle ne sentit pas les mains qui la saisirent et l’éloignèrent de son fils qui saignait devant elle.

 

 

FIN DU CHAPITRE UN

 

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